Alors que 2005 verra le chanteur fêter trente ans de carrière, William Sheller
publie "Epures". Un album exigeant où piano et voix forment des miniatures minimalistes.
Rencontre avec un artiste hors norme.
"J'ai
une famille un peu fofolle. J'ai été élevé bizarrement, bousculé, promené à gauche,
à droite, dans des théâtres, mais c'est ce qui fait celui que je suis aujourd'hui.
Mes petites blessures étant guéries, finalement, elles ont été enrichissantes."
Un homme heureux, William Sheller, qui s'apprête à fêter trente ans de chansons.
Si l'artiste a débuté en 1966, dans le groupe de rock niçois "The worst", c'est
en 1975 que sort son premier album. Une intégrale est annoncée pour l'occasion,
de même qu'une tournée avec orchestre - la même formation ("mes amis de Liège")
qu'en 2000 - qui passera par la Belgique. Ce 3 novembre, il publie Epures,
un album exigeant, où piano et voix mènent l'auditeur vers de réjouissantes contrées.
- "Sur l'album, enregistré chez vous, il
n'y a que votre voix et votre piano : vous avez recherché la solitude..."
-
"J'avais cette envie, après une grande tournée avec orchestre, après divers
concerts avec l'orchestre de Lille, celui de Toulouse, après l'écriture d'un concerto
et d'une symphonie. Je voulais quelque chose de minimaliste, des chansons avec
le moins possible de mots, le moins possible de notes. Je me suis dit : pourquoi
ne pas le faire chez moi, sur mon piano, que je connais bien, dont je sais utiliser
les défauts comme je sais planquer les miens ? J'ai voulu placer l'auditeur comme
s'il était assis près de moi, au piano. Ce qui n'a pas été facile."
-
"Pourquoi ?"
- "Parce qu'on est à poil : il faut
jouer le morceau d'un bout à l'autre sans se tromper, chanter juste. Enregistrer
chez soi veut aussi dire qu'il y a des bruits ambiants. Et puis il y a des jours
où on a beau recommencer cinq fois, dix fois la chanson, ce n'est pas ça. Le lendemain
ou deux jours après, à peine avalé le café, elle est enregistrée d'un coup. Bien
sûr, on a fait des montages, et gardé les meilleures prises. Je pensais enregistrer
l'album en une semaine : vantard ! On a mis un bon mois."
-
"Ce minimalisme a-t-il exigé un patient travail d'élagage ?"
-
"Surtout dans les mots. Les mélodies, elles, étaient simples. Mais pour arriver
en deux phrases à donner une image, il faut éliminer. Le français est superbe
au niveau de la musicalité, mais il faut savoir la placer, mettre les temps forts
et les temps faibles là où sont les temps forts et les temps faibles de la musique.
Je veux également que cela rime. Et quand, pour le sport, je fais des rimes croisées,
embrassées : cela complique tout. Mais pourquoi pas ?"
-
"Ces derniers temps, vous avez été compositeur plutôt que chanteur..."
-
"Je suis un compositeur de musique de métier. Par plaisir et par gourmandise,
j'aime la chanson. Mais je ne fais pas de différence entre les deux : je ne vends
pas des chansons parce que cela me permet de faire autre chose puisque je reçois
des commandes d'autres choses. Je prends le temps de faire des chansons parce
que j'aime cela."
- "La plupart sont
assez brèves, tournant autour des deux minutes. C'est aussi une contrainte que
vous vous imposez ?"
- "Il m'est arrivé de faire des chansons
de huit minutes, comme Excalibur. Là, j'ai choisi un petit format. Un jour,
dans une crêperie en Bretagne, j'ai entendu un album de Jeanne Moreau : de jolies
petites chansons remplies d'images et de fraîcheur, avec des ritournelles, des
comptines, des mots très simples. Et j'ai eu envie de faire de petites miniatures."
- "C'est une chanson que je te donne / Comme
un gilet qu'on boutonne / Pour se réchauffer la vie." C'est à cela que sert
une chanson ?"
- "C'est un peu comme cela que je les écoute.
Il y a de petites chansons auxquelles on se raccroche. Les chansons aident à vivre,
qu'elles soient bêtes ou sérieuses, tout le monde a en tête un moment de sa vie
qui correspond à une chanson. Elles sont dans les souvenirs, comme un bon vieux
gilet."
- "Epures" propose trois instrumentaux.
Comment savez-vous ou décidez-vous que la musique n'aura pas besoin de mots pour
exister ?"
- "Parce qu'ils sont conçus comme cela. Après
les concerts, certains me demandent un autographe non pas sur un album mais sur
une partition. Je me suis aperçu que des pianistes aimaient jouer mes morceaux.
Donc, je me suis dit que, régulièrement, j'allais écrire des petits morceaux de
piano et les glisser dans les albums de chansons."
-
"Je ne suis là qu'au hasard d'un bien curieux parcours." Quelle part donnez-vous
au travail et au hasard ?"
- "Il y a une part de chance,
mais il faut d'abord avoir appris son métier comme un charpentier l'apprend. Alors,
on aura toujours du travail en attendant d'être connu et de jouer sa propre musique.
A partir de là, la chance peut jouer, pour susciter l'intérêt chez les éditeurs.
Il y a des rencontres mystérieuses. Pourquoi Barbara a un jour entendu une messe
que j'avais composée pour des amis, et a voulu que j'écrive pour elle ? Elle m'a
dit : "Tu devrais chanter." Evidemment, présenté par Barbara, on bénéficie
d'une oreille plus attentive. J'ai commencé par faire des choses simples, commerciales,
et petit à petit..."
- "Vous vous êtes
libéré..."
- "Il faut d'abord ouvrir la porte, accueillir
le public, et ne pas commencer dès son premier disque à faire des choses bizarres.
Il faut arriver avec le même langage pour emmener le public ailleurs, doucement."
-
"En 1975, vous chantiez : "Donnez-moi madame, s'il vous plaît, du ketchup
pour mon hamburger." A l'époque, certains vous ont catalogué comme chanteur
commercial. La suite a démontré le contraire..."
-"
J'étais le rigolo avec des grands pantalons, et cela a dérangé que je change d'un
seul coup, que je fasse des chansons comme Le carnet à spirale. A l'époque,
on m'a dit : "Tu es bête, si tu avais continué, cela aurait marché très fort.
Regarde : Plastic Bertrand a pris ta place." Cela m'a fait rigoler. C'est
très français d'être catalogué dans une boîte dont il ne faut surtout pas sortir.
Au contraire, j'ai passé mon temps à me promener un peu partout parce que j'ai
envie de vivre une vie de musicien d'aventures. Il faut se mettre en danger."

William
Sheller, "Epures", chez Universal. En concert au Cirque Royal à Bruxelles le 14
mars, au Palais des Beaux-Arts de Charleroi le 15 mars et au Forum de Liège le
16 mars 2005.